Oh, tu as bien cinq minutes : l’art auvergnat de suspendre le temps
Lorsque j’ai pris cette photographie, je pensais photographier un paysage. Avec le recul, je crois que j’ai surtout photographié une manière de vivre.
L’image montre un petit village des Combrailles. Quelques maisons dispersées dans les prairies. Des moutons qui paissent tranquillement. Un ciel chargé de nuages qui semble hésiter entre lumière et pluie. Les contours adoucis par le traitement aquarelle renforcent encore cette impression de calme et de douceur rurale.
Pourtant, derrière cette scène paisible se cache une histoire qui n’a rien à voir avec la météo ou avec l’architecture.
Elle parle du temps.
Ou plus exactement de notre rapport au temps.
Je m’étais simplement accordé une sortie à vélo. Mon appareil photo m’accompagnait comme souvent. J’aime ces moments où l’on part sans véritable objectif. On pédale, on observe, on s’arrête lorsque quelque chose attire le regard. Une lumière, une haie, une vieille bâtisse ou un paysage qui mérite quelques secondes d’attention.
Les Combrailles possèdent cette qualité rare de ne jamais chercher à impressionner. Elles séduisent autrement. Par leur discrétion. Par leurs vallonnements doux. Par leurs chemins qui semblent prendre leur temps. Ici, le paysage ne se donne pas immédiatement. Il se découvre lentement.
Au fil de ma promenade, je me rapproche du GAEC tenu par des amis. Un lieu dont le nom semble presque résumer à lui seul l’esprit de cette journée : le GAEC Sympathique. Ils y produisent des produits biologiques avec une sincérité qui ressemble beaucoup à leur manière d’être.
Non loin de là habite Sandrine, une amie d’enfance, ainsi que son mari Régis.
Juste une visite rapide.
Une simple halte.
Une demi-heure tout au plus.
Du moins le croyais-je.
La visite qui devait durer trente minutes
Je sonne à la porte.
C’est Sandrine qui m’ouvre.
Sa surprise est sincère. Elle sait que je suis quelqu’un d’assez solitaire. Pas sauvage. Pas antisocial. Mais plutôt habitué aux longues périodes de tranquillité et aux échappées en solitaire.
Je lui explique que je suis simplement de passage.
Que je fais une sortie à vélo.
Que je ne vais pas m’attarder.
Quelques minutes seulement.
Nous commençons à discuter.
Puis à discuter encore.
Le temps glisse sans bruit.
Lorsque je me décide enfin à repartir, Sandrine prononce une phrase que je connais depuis longtemps.
Une phrase dont elle possède probablement le brevet mondial.
« Oh, tu as bien cinq minutes. »
Chez certaines personnes, cinq minutes représentent réellement cinq minutes.
Chez Sandrine, il s’agit d’une unité de temps très particulière dont les scientifiques n’ont toujours pas réussi à établir la durée exacte.
Ces cinq minutes deviennent rapidement vingt.
Puis davantage.
Mais avec elle, personne ne s’en plaint jamais.
Les gens qui savent parler aux autres
Sandrine possède un talent devenu rare.
Elle sait créer du lien.
Depuis son plus jeune âge.
Petite déjà, elle accompagnait son père sur les marchés.
Ceux qui connaissent cet univers savent qu’il ne suffit pas d’y vendre des produits.
Il faut aimer les gens.
Les écouter.
Les accueillir.
Créer immédiatement une proximité.
Faire sentir à chacun qu’il est attendu même lorsqu’il ne l’était pas.
Sandrine possède cette qualité presque instinctivement.
Ce n’est jamais artificiel.
Jamais calculé.
Simplement naturel.
Elle pratique un art que l’on pourrait appeler la convivialité spontanée.
Une forme d’hospitalité qui ne ressemble pas aux réceptions organisées des grandes villes.
Ici, rien n’est prévu.
Rien n’est programmé.
Tout arrive naturellement.
Les principes à la noix
De mon côté, je porte avec moi quelques héritages éducatifs dont je reconnais volontiers le caractère parfois excessif.
J’ai toujours peur de déranger.
De m’imposer.
De rester trop longtemps.
De profiter d’une invitation implicite sans avoir été réellement invité.
Ce sont probablement des réflexes transmis par l’éducation.
Une certaine idée de la politesse.
Une manière de toujours veiller à ne pas occuper une place qui ne nous appartient pas.
Alors régulièrement, je tente de partir.
Et régulièrement, Sandrine répond :
« Oh, tu as bien cinq minutes. »
À force, la situation devient presque comique.
Je prépare mon départ.
Puis je reste.
Je me lève.
Puis je me rassois.
La magie des rencontres imprévues
Alors que je suis enfin sur le point de quitter la maison, d’autres amis arrivent.
Je me retrouve nez à nez avec eux au moment même où je franchis le seuil.
Les salutations commencent.
Les conversations s’enchaînent.
Et me voilà de nouveau embarqué dans cette étrange aventure temporelle.
Quelques minutes deviennent un apéritif.
Puis des éclats de rire.
Puis de nouvelles histoires.
Le temps cesse progressivement d’être compté.
Il devient vécu.
La différence est immense.
Dans notre quotidien moderne, nous comptons constamment le temps.
Nous surveillons les horaires.
Les rendez-vous.
Les notifications.
Les échéances.
Ce soir-là, personne ne comptait plus rien.
L’Auvergne invisible
On parle souvent des volcans d’Auvergne.
Tout cela existe bien sûr.
Mais il existe une autre Auvergne, plus discrète.
Une Auvergne qui ne figure sur aucune carte touristique.
Une Auvergne faite de cuisines ouvertes.
De cafés improvisés.
De voisins qui entrent sans cérémonie.
De repas qui n’étaient pas prévus.
D’heures qui disparaissent dans la conversation.
Cette Auvergne-là est peut-être la plus précieuse.
Parce qu’elle ne se visite pas.
Elle se vit.
Quand cinq minutes durent jusqu’à une heure du matin
Je tente encore de partir.
Puis arrive un nouveau couple.
Lui aussi à l’improviste.
Lui aussi accueilli comme s’il avait été attendu depuis toujours.
Je souris.
Je connais déjà la suite.
Et bien sûr, elle arrive.
« Fabrice, tu vas bien rester cinq minutes. »
Cette fois, même moi je ris.
La partie est perdue.
Ou plutôt gagnée.
Parce qu’au fond, ce qui se passe là est infiniment plus précieux que ce que j’avais prévu pour ma soirée.
Les conversations continuent.
L’apéritif se transforme en repas.
Les histoires succèdent aux histoires.
Les heures s’écoulent sans bruit.
Et lorsque nous réalisons l’heure qu’il est, la nuit règne depuis longtemps sur les Combrailles.
Le retour dans la nuit
Mon problème apparaît alors soudainement.
Je suis venu à vélo.
Et je n’ai pas de phare.
Le trajet traverse notamment un bois.
L’idée de rentrer dans l’obscurité totale perd rapidement de son charme.
Alors que tout ce petit monde s’en va, Régis remet de l’ordre dans le foyer, Sandrine règle immédiatement la question.
Comme toujours avec simplicité.
On charge mon vélo dans son véhicule.
Elle me raccompagne chez moi.
Un geste simple.
Naturel.
Sans calcul.
Sans attente.
Comme tant d’autres gestes qui jalonnent discrètement les vies rurales.
Ce que raconte vraiment cette photographie
Aujourd’hui, lorsque je regarde cette image transformée en aquarelle, je ne vois plus seulement un paysage.
Je vois une succession de hasards heureux.
Je vois l’amitié.
Je vois l’accueil.
Je vois ces maisons qui contiennent beaucoup de richesse humaine que bien des lieux prestigieux.
Je vois une époque qui résiste encore à la dictature de l’urgence.
Je vois des gens capables d’offrir leur temps.
Et je mesure à quel point ce cadeau est devenu rare.
Finalement, cette photographie pourrait effectivement porter un autre titre.
Un titre qui résume à lui seul toute cette journée.
Un titre qui raconte l’amitié, la campagne, les rencontres imprévues et les soirées qui naissent sans programme.
Un titre qui pourrait figurer à l’entrée de nombreuses maisons auvergnates.
Un titre qui contient à lui seul toute une philosophie de vie.
« Oh, tu as bien cinq minutes. »
Venez découvrir nos tableaux Style Aquarelles.
