Quand les objets décident : chronique d’une création née de la mémoire
Je serais incapable de dire précisément quand cette œuvre a commencé avant d’en faire une photographie.
La réponse la plus simple consisterait à évoquer le jour où les premières pièces ont été assemblées. Pourtant, ce serait faux.
Son histoire débute probablement plusieurs années auparavant, dans des lieux qui n’ont aucun rapport apparent les uns avec les autres. Une entreprise où trônait un ancien candélabre dans la Loire, qui était celui d’un ancien client lorsque j’étais commercial. Un champ de Dordogne où dormaient depuis longtemps des isolateurs de verre abandonnés dans le champs d’un propriétaire qui m’a donné son autorisation pour les démonter sur de vieux poteaux EDF, lorsque je travaillais dans le controle de poteaux téléphoniques . Une ressourcerie dans laquelle attendait un lustre dont plus personne ne voulait. Un chemin de la Nièvre où une petite sphère en vert verte reposait au pied d’un poteau. Une maison familiale où un meuble en noyer continuait silencieusement à porter les souvenirs de la défunet cousine Marcelle. Elle m’a appris jouer au Scrabble dés l’enfance, c’était une femme d’une autre génération, distinguée et cultivée très pieuse.
À première vue, rien ne relie ces objets.
Ils appartiennent à des époques différentes, à des usages différents et à des histoires différentes.
Pourtant, avec le recul, j’ai parfois l’impression qu’ils se dirigeaient déjà les uns vers les autres.
Comme si leur rencontre était écrite quelque part bien avant que j’en aie conscience.
Les objets ne meurent pas vraiment
Nous vivons dans un monde où les objets ont souvent une durée de vie plus courte que celle de leurs matériaux.
Ils sont fabriqués, utilisés, remplacés puis oubliés.
Pourtant, certains résistent à cette logique.
Non parce qu’ils seraient précieux financièrement.
Mais parce qu’ils portent autre chose.
Une présence,une histoire, une forme de mémoire.
Lorsque j’ai récupéré la pièce d’aluminium qui constitue aujourd’hui l’élément central de cette création, je ne savais absolument pas ce qu’elle deviendrait.
Je savais seulement qu’elle m’attirait.
Cette sensation est difficile à expliquer.
Les personnes qui accumulent des objets parlent parfois de collection. Ce n’est pas mon cas.
Je ne conserve pas pour posséder.
Je conserve parce qu’une partie de moi pressent qu’une histoire n’est pas terminée.
Les isolateurs verts récupérés dans un champ de Dordogne ont produit exactement le même effet.
À l’époque, je travaillais dans le contrôle de poteaux téléphoniques. Ils étaient là depuis des années. Peut-être des décennies. Personne ne leur prêtait plus attention.
Pourtant, quelque chose me disait qu’ils n’avaient pas encore livré leur dernier usage.
Je les ai emportés sans projet précis.
Sans idée définie.
Simplement avec cette intuition que certains objets savent parfois avant nous qu’ils auront encore quelque chose à raconter.
L’art de ne pas savoir
Lorsque l’on évoque la création artistique, beaucoup imaginent un projet clairement défini.
Une idée, un croquis, une intention, puis la réalisation.
Mon processus est presque l’inverse.
Je ne pars généralement pas d’une image mentale.
Je pars d’une rencontre.
Les objets s’accumulent.
Ils attendent, puis un jour, sans prévenir, je ressens le besoin de les sortir.
Je les dispose devant moi.
Je les regarde.
Je les déplace.
Je tente des assemblages.
Je retire une pièce.
J’en ajoute une autre.
Rien n’est prémédité.
Je ne cherche pas à imposer une forme.
Je cherche plutôt à écouter ce qui cherche à apparaître.
Cela peut sembler étrange.
Pourtant, c’est exactement ce que je ressens.
À certains moments, j’ai véritablement l’impression que mon rôle consiste moins à fabriquer qu’à accompagner.
Comme si quelque chose existait déjà sous une forme invisible et attendait simplement d’être révélé.
Je ne contrôle pas le processus.
Je l’accompagne.
Je lui fais confiance.
Et soudain arrive un moment très particulier.
Un instant impossible à mesurer.
Une sensation intime.
Je sais que c’est terminé.
Non parce qu’il ne serait plus possible d’ajouter un élément.
Mais parce qu’au fond de moi, l’équilibre est atteint.
La forme a trouvé sa respiration.
Sa cohérence.
Sa présence.
Être l’ouvrier de quelque chose de plus grand
Je pourrais prétendre être l’auteur de cette création.
Après tout, ce sont mes mains qui ont assemblé les pièces.
Pourtant, cette définition me paraît incomplète.
La vérité est plus nuancée.
Lorsque je travaille ainsi, j’ai souvent le sentiment d’être l’ouvrier d’une force qui me dépasse.
Je sais que cette idée pourra sembler abstraite.
Mais elle est pourtant très concrète dans l’expérience vécue.
Je ne décide pas de tout.
Je ne dirige pas entièrement.
Je participe.
Je collabore avec quelque chose qui se manifeste progressivement.
Les artistes, les écrivains, les musiciens ou les artisans ont souvent décrit cette sensation.
Ils parlent d’inspiration.
D’intuition.
D’état de grâce.
Les mots changent.
L’expérience demeure étonnamment proche.
Il existe parfois des instants où l’on ne crée plus vraiment.
On devient le lieu où la création se produit.
Marcelle et la mémoire des gestes
Cette œuvre ne raconte pas seulement une histoire d’objets récupérés.
Elle raconte aussi une histoire familiale.
Sous cette étrange créature repose un meuble en noyer qui appartenait à ma cousine Marcelle.
Marcelle appartenait à une génération dont beaucoup regrettent aujourd’hui l’élégance discrète.
Une génération pour laquelle les objets n’étaient pas encore jetables.
Une génération qui réparait.
Conservait, transmettait.
Une génération également pour laquelle les mots avaient du poids.
Je me souviens des parties de Scrabble de mon enfance.
Je me souviens de son érudition tranquille.
De sa foi.
De sa distinction naturelle.
Je me souviens surtout de cette manière qu’avaient certaines personnes de rendre le temps plus lent et plus dense à la fois.
Lorsqu’elle a disparu, ce meuble est devenu bien davantage qu’un simple meuble.
Il est devenu un fragment tangible d’une présence.
Le décaper puis lui offrir une nouvelle existence n’a jamais été pour moi une destruction.
C’était une continuité.
Une façon de prolonger son histoire.
De la faire voyager dans un autre récit.
Le tiroir ouvert sur le passé
Dans le tiroir entrouvert se trouve une vieille boîte à couture.
Un objet modeste.
Presque invisible.
Et pourtant.
Je suis convaincu que les objets les plus puissants sont souvent les plus ordinaires.
Cette boîte possède une odeur.
Une odeur impossible à reproduire.
Une odeur qui appartient au temps lui-même.
Elle contient du fil, un dé à coudre, quelques accessoires anciens.
Mais ce qu’elle contient surtout, ce sont des souvenirs.
Des sensations.
Des atmosphères.
Comme la madeleine de Proust, certains objets possèdent le pouvoir extraordinaire de réveiller instantanément des mondes entiers.
Ils abolissent les années.
Ils abolissent les distances.
Ils nous rappellent que ce qui a été vécu ne disparaît jamais complètement.
La photographie comme renaissance
Lorsque l’assemblage est terminé, une seconde aventure commence.
Je pourrais me contenter de documenter l’objet.
Pourtant ce n’est pas ce qui m’intéresse.
Je souhaite lui offrir une nouvelle vie.
Une nouvelle lecture.
La scène est plongée dans le noir.
L’appareil photo est installé sur trépied.
Le temps d’exposition s’étire.
Le monde ralentit.
Puis la lumière entre en scène.
Non pas comme un projecteur.
Comme un pinceau.
À l’aide d’une simple lampe torche dont je réduis le faisceau, je viens caresser les objets un à un.
Je ne les éclaire pas.
Je dialogue avec eux.
La lumière glisse sur le métal.
Accroche le verre.
Révèle les textures.
Dessine les volumes.
Pendant plusieurs secondes, la photographie devient presque une chorégraphie invisible.
Lorsque l’obturateur se referme, l’image qui apparaît est souvent différente de celle que j’avais imaginée.
Et c’est précisément ce que j’aime.
L’upcycling comme acte de poésie
On présente souvent l’upcycling comme une démarche écologique.
C’est évidemment vrai.
Mais ce serait insuffisant.
L’upcycling est aussi une manière de regarder le monde.
Une philosophie.
Une forme de résistance douce à la culture du remplacement permanent.
Il nous rappelle qu’une chose peut avoir plusieurs vies.
Qu’un objet n’est jamais totalement réduit à sa fonction initiale.
Que la beauté peut surgir là où l’on ne l’attend plus.
Dans une société fascinée par le neuf, il propose une autre idée de la richesse.
Une richesse faite d’histoires, de traces, de mémoire et de transformations.
Une créature née de fragments de vie
Lorsque je regarde aujourd’hui cette photographie, je ne vois pas simplement une création.
Je vois des routes parcourues.
Des paysages traversés.
Des rencontres.
Des métiers exercés.
Des souvenirs d’enfance.
Des objets sauvés de l’oubli.
Des personnes disparues qui continuent malgré tout à accompagner ma vie.
Je vois surtout une démonstration silencieuse de quelque chose qui me semble essentiel.
Rien n’est jamais complètement terminé.
Ni les objets.
Ni les souvenirs.
Ni les histoires.
Ils changent simplement de forme.
Et parfois, lorsqu’on leur laisse suffisamment de place, ils finissent par se rencontrer pour donner naissance à quelque chose d’inattendu.
Quelque chose qui nous dépasse un peu.
Quelque chose qui nous rappelle que la création n’est peut-être pas un acte de domination sur la matière, mais une conversation avec elle.
Venez à la rencontre de nos tableaux de light painting.
