Signification de la libellule : du Japon des samouraïs à l’Europe
La signification de la libellule change du tout au tout selon les cultures. Au Japon, la tradition en fait un insecte de bon augure : on l’appelait kachi-mushi, « insecte victorieux », les samouraïs la portaient sur leurs casques et l’un des anciens noms du pays, Akitsushima, signifie « l’île des libellules ». En Europe, ses noms populaires l’ont rattachée au diable et au serpent, tandis que la peinture flamande et l’Art nouveau en ont fait une image du salut de l’âme ou de la métamorphose.
En bref
- Le Nihon shoki, chronique compilée en 720, rattache l’ancien nom du Japon, Akitsu shima, « les îles des libellules », à deux récits impériaux (revue Nipponia, Web Japan).
- Pour les samouraïs, la libellule était un « insecte victorieux », respecté parce qu’il vole droit vers sa proie sans dévier (Metropolitan Museum of Art).
- En 1972, l’entomologiste B. Elwood Montgomery relève 95 noms anglais de la libellule, dont beaucoup la rattachent au serpent ou au diable (Proceedings of the Indiana Academy of Science).
- Le mot libellule vient du latin scientifique libellula (Linné, 1758), dérivé de libella, « niveau », par allusion au vol plané de l’insecte (CNRTL).
- Vers 1897-1898, René Lalique crée un ornement de corsage en forme de femme-libellule, présenté à l’Exposition universelle de 1900 (musée Calouste Gulbenkian, Lisbonne).

Pourquoi la libellule est-elle un symbole de victoire au Japon ?
Parce qu’on lui prêtait les qualités du guerrier. Le Metropolitan Museum of Art de New York conserve un casque japonais du XVIIIe siècle surmonté d’une libellule, de la famille des kawari-kabuto. Sa notice explique que la libellule était l’un des emblèmes préférés des samouraïs : appelée kachi-mushi, « insecte victorieux », elle était respectée pour sa technique de chasse, qui consiste à voler droit vers sa proie sans jamais dévier de sa trajectoire.
Le musée d’art japonais Manggha, à Cracovie, a consacré à ce motif, en 2026, une exposition intitulée « Akitsushima. The Island of Dragonflies ». Il relie le surnom d’« insecte de la victoire » à l’idée que la libellule ne vole jamais en arrière, ce qui en faisait un symbole de détermination au combat, et rappelle que son image ornait armes, casques et armures. La réputation dépasse ici l’insecte réel : les libellules savent voler en arrière, rappelle le Geophysical Institute de l’université d’Alaska.
Pourquoi le Japon s’appelait-il « l’île des libellules » ?
Dans le Japon ancien, la libellule se nommait akitsu. Le Nihon shoki, chronique de l’histoire ancienne du Japon compilée en 720, raconte que le premier empereur, Jimmu, monté sur une petite montagne du Yamato, l’actuelle préfecture de Nara, aurait comparé la forme de son pays à deux libellules accouplées. La même chronique rapporte que l’empereur Yūryaku, piqué au bras par un taon pendant une chasse à Yoshino, vit une libellule fondre sur l’insecte et l’emporter ; satisfait, il nomma l’endroit Akitsu-no, « la plaine des libellules ». D’après la chronique, ces épisodes ont donné au Japon son ancien nom d’Akitsu shima, « les îles des libellules ».
C’est ce que résume l’entomologiste Konishi Masayasu dans un article de la revue Nipponia consacré aux libellules, diffusé par Web Japan, le portail du ministère japonais des Affaires étrangères. Il ajoute que la libellule était tenue pour un kachi-mushi porte-bonheur, peut-être en partie à cause de l’histoire du taon, et que son motif décorait casques de samouraïs, chapeaux de soldats et blasons de famille. Il signale aussi des libellules figurées, avec des mantes et des araignées, sur des cloches de bronze dōtaku de la période Yayoi : les historiens y voient des prières pour une bonne récolte, car ces insectes chassent ceux qui s’attaquent au riz.

La libellule est-elle liée aux morts dans la tradition japonaise ?
Oui, selon une croyance rapportée par Lafcadio Hearn dans son essai « Dragon-flies », paru en 1901 dans A Japanese Miscellany. Parmi les nombreux noms japonais de l’insecte, il relève shōryō-tombo, « libellule des esprits des ancêtres », et shōrai-tombo, « libellule des morts ». Ils viennent de la croyance que certaines libellules servent de montures aux défunts : du 13 au 15 du septième mois de l’ancien calendrier, pendant la fête du Bon, elles porteraient les esprits des ancêtres qui reviennent visiter leur ancienne maison. Les enfants avaient alors interdiction de tourmenter les libellules, surtout celles qui entraient dans la maison familiale.
Hearn note aussi l’ancien nom d’akitsu-mushi, « insecte d’automne », la saison où les libellules sont les plus nombreuses, et cite un haïku qu’il attribue à la poétesse Chiyo de Kaga, écrit après la mort de son petit garçon : voyant des enfants courir après les libellules, la mère se demande jusqu’où le sien est allé aujourd’hui. Nipponia rappelle enfin qu’on chante encore au Japon Aka-tombo, « Libellules rouges », chanson pour enfants écrite en 1921.
Le titre de la photographie de Fabrice Courtadon reproduite ci-dessous, « Elle vit près de l’eau. L’eau, elle disparaît… », tire la libellule vers une inquiétude plus actuelle : ses larves vivent dans l’eau, et l’image, en sépia, montre une libellule accrochée à un roseau sec au-dessus d’une eau ridée. Le déclin des insectes fait l’objet d’un autre de nos articles, sur les pollinisateurs et la biodiversité. La vie de ces insectes au bord des mares et des rivières est racontée dans notre article sur les libellules et demoiselles des rivières.

Comment l’Europe voyait-elle la libellule ?
Des noms de diable et de serpent
Avec beaucoup plus de méfiance. En 1972, l’entomologiste américain B. Elwood Montgomery publie dans les Proceedings of the Indiana Academy of Science une liste de 95 noms anglais et 23 noms celtiques de la libellule. Le groupe le plus nombreux la rattache au serpent ou au dragon, un autre au diable : adderbolt, snake doctor, devil’s darning needle, « l’aiguille à repriser du diable ». Il relève des équivalents dans toute l’Europe : « aiguille du diable » en français, Teufelsnadel en allemand, caballito del diablo, « petit cheval du diable », en espagnol, calul dracului, « cheval du diable », en roumain.
Ces noms reflètent, écrit-il, une croyance très répandue selon laquelle la libellule pique, coud la bouche ou les oreilles, crève les yeux. Montgomery y voit la rencontre de la mauvaise réputation de l’insecte, de l’idée populaire que tout ce qui nuit vient du diable, et de l’identification du diable au serpent dans le récit biblique du jardin d’Éden. Il rappelle pourtant que la libellule est inoffensive pour l’homme, à quelques exceptions près chez de grandes espèces.
Des noms de demoiselles
D’autres noms sont plus tendres. Montgomery cite en français « demoiselle », « mariée », « reine », « dame de Paris », et note que l’anglais a emprunté demoiselle, peut-être à l’origine de damselfly ; l’allemand dit Wasserjungfer, « jeune fille de l’eau ». Les fiches des photographies ci-dessous emploient ce nom de demoiselle pour ces cousines fines des libellules.


Le mot savant, lui, est neutre : selon le CNRTL, « libellule » apparaît en français en 1798 chez Cuvier, emprunté au latin scientifique libellula, que Linné emploie en 1758 et qui dérive de libella, « niveau », par allusion au vol plané de l’insecte.
Quelles œuvres d’art ont fait de la libellule un symbole ?
Au XVIIe siècle, dans le bouquet flamand Fleurs dans un gobelet de verre, peint vers 1620, le Norton Simon Museum de Pasadena voit dans la libellule, comme dans le papillon, une image du salut de l’âme, puisqu’elle passe d’un état sans ailes à un état ailé. Nous détaillons ce tableau dans notre article sur la symbolique du papillon.
L’Art nouveau en a fait une figure ambiguë. Le musée Calouste Gulbenkian de Lisbonne conserve l’ornement de corsage « Femme-libellule » de René Lalique, créé vers 1897-1898 en or, émail, chrysoprase, calcédoine et diamants, et présenté avec un grand succès à l’Exposition universelle de Paris en 1900. De la gueule de l’insecte, aux griffes de griffon, sort un buste de femme en chrysoprase ; le musée y voit une créature hybride, à la fois séduisante et repoussante, emblème du goût de l’époque pour les contraires. Calouste Gulbenkian l’a acheté à Lalique en 1903.
À Nancy, Émile Gallé l’a prise pour motif : le Corning Museum of Glass conserve sa coupe La Libellule, datée de 1903, où des libellules de verre coloré sont prises entre les couches de verre ou appliquées en surface, et dont la signature elle-même prend la forme d’une libellule.

Les libellules et demoiselles photographiées par Fabrice Courtadon figurent dans la collection Macro et animaux, à côté d’autres scènes de berge réunies dans la collection Autour de l’eau ; pour les images où domine le bleu de certaines demoiselles, voyez la sélection de tableaux bleus. Chacune est imprimée à la demande sur aluminium Dibond, en finition mate.
Questions fréquentes
Que signifie la libellule au Japon ?
Dans la tradition japonaise, elle est de bon augure. On l’appelait kachi-mushi, « insecte victorieux » ; les samouraïs en ornaient leurs casques, et l’un des anciens noms du pays, Akitsushima, signifie « l’île des libellules ».
Pourquoi la libellule est-elle associée aux morts au Japon ?
Selon une croyance rapportée par Lafcadio Hearn en 1901, certaines libellules serviraient de montures aux esprits des ancêtres pendant la fête du Bon ; d’où les noms de shōryō-tombo et shōrai-tombo, « libellule des morts ».
La libellule porte-t-elle malheur ?
Certaines traditions européennes le laissaient entendre : ses noms populaires l’associaient au diable et au serpent et lui prêtaient le pouvoir de piquer ou de coudre la bouche. Elle est pourtant inoffensive pour l’homme, à de rares exceptions près chez de grandes espèces, note l’entomologiste B. Elwood Montgomery.
D’où vient le mot libellule ?
Du latin scientifique libellula, employé par Linné en 1758, dérivé de libella, « niveau », par allusion au vol plané de l’insecte. Le mot apparaît en français en 1798 chez Cuvier, selon le CNRTL.
Murs d’Art
Des œuvres à accrocher
Le souffle des elfesdemoiselle bleu-vert sur une branchedès 45 €40,50 €
Libellule dorée sur le gravier grislibellule sur des graviersdès 45 €40,50 €
Elle vit près de l’eau. L’eau, elle disparaît…libellule sur un roseau secdès 50 €45 €
Demoiselle bleue sur une feuillelibellule bleue sur une feuilledès 45 €40,50 €
Photographies de Fabrice Courtadon imprimées à la demande sur aluminium Dibond. Voir toutes les œuvres
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