La ferme de mon enfance : les étoiles d’une époque qui ne reviendra pas

Lorsque j’ai réalisé cette photographie, je ne cherchais pas seulement à capturer une silhouette dans la nuit. Je photographiais sans doute l’un des lieux les plus importants de ma vie.

À première vue, le regard distingue simplement une vieille bâtisse sombre découpée sur un ciel constellé d’étoiles. Pourtant, derrière cette façade presque et ciel d’été se cache une partie de mon histoire. Une histoire faite de travail, d’apprentissage, de simplicité et surtout de moments partagés avec ceux qui m’ont construit.

Cette ferme est ma Madeleine de Proust.

Je suis le dernier d’une famille de quatre enfants, le seul garçon. Mon père était plâtrier-peintre. Ma mère était secrétaire, mais avant tout maman de quatre enfants. Comme beaucoup de familles de cette époque, les journées étaient longues et les semaines bien remplies. Pourtant, malgré le travail, malgré les contraintes du quotidien, ils trouvaient toujours le temps de transmettre quelque chose d’essentiel : la valeur des choses simples.

Cette ferme a été l’un des lieux de cet apprentissage.

Lorsque je ferme les yeux aujourd’hui, ce ne sont pas les images qui reviennent en premier. Ce sont les sons.

Le chant du coq avant même que le soleil ne soit levé. Les caquètements désordonnés des poules lorsque quelqu’un approchait avec un seau de grain. Le bruit sec des graines jetées sur le sol. Puis, immédiatement, une agitation joyeuse. Des dizaines de petites pattes courant dans toutes les directions. Des battements d’ailes précipités. Le froissement des plumes. Les gloussements impatients.

Les meuglements graves des vaches résonnaient. Les veaux répondaient parfois de leurs voix plus aiguës. Les chats circulaient librement, ponctuant la journée de leurs miaulements familiers pour obtenir des caresses ou du lait.

C’était une véritable symphonie rurale. Nous mangions des œufs frais, maman fabriquait des produits dérivés de sa pratique

À l’époque, je n’en avais pas conscience. Pour moi, tout cela était normal. Aujourd’hui, je réalise à quel point ces sonorités étaient vivantes. Elles formaient un paysage que beaucoup d’enfants n’entendront probablement jamais.

Ce lieu m’a appris le respect du vivant.

Les animaux n’étaient pas des chiffres sur un écran ni des statistiques de production. Ils faisaient partie du quotidien. Ils avaient chacun leur caractère, un prénom, des caresses, leurs habitudes, leur place dans cette petite organisation où tout semblait fonctionner naturellement.

J’y ai aussi appris la responsabilité.

Bien sûr, comme tous les enfants, il m’est arrivé de rechigner. Certaines tâches me paraissaient interminables. Je préférais parfois jouer plutôt que travailler. Pourtant, avec le recul, je mesure la chance que j’ai eue.

On ne m’apprenait pas seulement à accomplir un travail. On m’apprenait à tenir ses engagements, à participer à l’effort collectif et à comprendre que certaines choses dépendent de nous.

L’été reste la saison qui me revient le plus souvent en mémoire.

C’était le temps des foins.

À cette époque, nous étions encore loin des méthodes industrielles actuelles. Les machines existaient bien sûr, mais elles n’avaient rien à voir avec les monstres mécaniques que l’on voit aujourd’hui parcourir les champs.

Nous fabriquions de petites bottes carrées.

Elles étaient chargées à la main.

Puis venait le moment de les empiler dans la grange.

La chaleur était parfois écrasante. La poussière du foin collait à la peau. Les bras tiraient. Le dos protestait. Mais il y avait quelque chose de profondément satisfaisant à voir le fruit de l’effort collectif s’accumuler peu à peu sous la charpente.

Nous rentrions fatigués, mais heureux.

Et surtout, il y avait cette odeur.

L’odeur du foin fraîchement coupé en train de sécher avant d’être bottelé.

Pendant plusieurs semaines, elle flottait dans tout le village. Elle s’infiltrait partout. Elle faisait partie de l’été autant que le soleil ou les vacances.

Aujourd’hui encore, lorsque je la retrouve au détour d’un champ, elle me ramène instantanément plusieurs décennies en arrière.

Le monde agricole a profondément changé. La ferme n’était pas attenante à l’habitation, en dessous du mur de la cours de notre maison il y à une fontaine avec deux grands bacs de part et d’autre. Les vaches des différents fermiers venaient s’y abreuver. Plus maintenant.

Je ne porte pas de jugement sur ceux qui travaillent aujourd’hui. Ils doivent composer avec une réalité économique difficile et des contraintes toujours plus importantes.

Mais je constate que quelque chose s’est transformé.

Là où les foins occupaient autrefois plusieurs semaines, quelques jours suffisent désormais. Les parcelles sont plus vastes. Les machines sont gigantesques. Tout va plus vite.

Peut-être trop vite.

J’ai parfois le sentiment que nous avons gagné en efficacité ce que nous avons perdu en humanité.

Les moments d’entraide entre voisins se font plus rares. Les discussions qui accompagnaient les travaux collectifs semblent appartenir à une autre époque. Le rendement est devenu une priorité absolue.

Le temps consacré aux relations humaines, lui, paraît se réduire chaque année davantage.

Notre société valorise la performance, la rentabilité et la compétition. Pourtant, lorsque je regarde cette vieille ferme, ce n’est pas cela dont je me souviens.

Je me souviens des gens.

Je me souviens des rires.

Je me souviens des repas partagés après une journée de travail.

Je me souviens des gestes simples.

Je me souviens de cette impression rassurante d’appartenir à une communauté où chacun pouvait compter sur les autres.

Peut-être est-ce pour cette raison que j’ai choisi ce traitement photographique si particulier.

La ferme n’apparaît qu’en silhouette.

Comme un souvenir.

Les détails ont disparu avec le temps, mais l’émotion demeure intacte.

Les étoiles symbolisent tous ces instants que la mémoire refuse d’effacer. Les visages, les voix, les odeurs, les saisons, les journées de travail et les moments de bonheur simple qui continuent de briller malgré les années.

La ferme est plongée dans l’obscurité, mais elle n’est pas triste.

Elle est vieille, elle veille.

Comme veillent nos souvenirs les plus précieux.

Et chaque fois que je regarde cette photographie, j’entends à nouveau le grain tomber sur le sol, les poules accourir dans un bruissement d’ailes, les vaches appeler leurs veaux et les voix de mes parents résonner dans la cour, je me souviens du ramassage des oeufs, de ma vie d’avant.

Alors je comprends que certains lieux ne nous quittent jamais vraiment.

Ils continuent simplement à vivre en nous, comme des étoiles discrètes qui éclairent encore notre chemin lorsque nous prenons le temps de regarder derrière nous.

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