Le faisan aux couleurs du vivant : photographier la beauté condamnée.
Il existe des rencontres que l’on ne cherche pas. Elles surviennent sans prévenir, au détour d’un chemin, dans cet espace fragile où le hasard semble parfois plus juste que toutes les intentions humaines. Cette photographie est née de l’une de ces rencontres.
Ce matin-là, je me rendais vers un étang avec l’idée simple me désankyloser par conséquent de prendre l’air, marcher à la rencontre de la nature, de sa beauté, me laisser submerger un peu et peut-être de photographier quelque chose. Rien de plus. Mon appareil photo était rangé dans le coffre de la voiture et grâce à un lumbago naissant, chacun de mes mouvements était presque laborieux.
C’est précisément cette lenteur imposée qui a rendu cette image possible.
Alors que je roulais encore, je l’ai aperçu. Un faisan. Magnifique. Immobile dans les herbes hautes. Un mâle adulte dont le plumage semblait avoir absorbé toutes les couleurs que le printemps pouvait offrir.
Durant près de cinq minutes, le temps nécessaire pour descendre du véhicule, ouvrir le coffre, saisir mon appareil puis revenir vers lui, l’oiseau est resté là. Sans doute parce que ma progression maladroite ne représentait aucune menace. Peut-être parce que, pour une fois, ma faiblesse physique m’avait permis d’approcher sans brutalité.
Je ne savais pas encore que cette photographie allait devenir bien plus qu’une simple image animalière.
Un monde en noir et blanc, une vie en couleur
Le traitement photographique choisi est radical. Tout l’environnement disparaît dans des nuances de gris. L’herbe, les fleurs sauvages, la clôture, les arbres, le décor entier deviennent monochromes.
Une seule chose conserve ses couleurs.
Le faisan.
Son rouge éclatant. Son plumage cuivré. Ses nuances fauves et brunes. Toute l’énergie du vivant semble concentrée dans sa silhouette.
Ce choix artistique n’est pas un simple effet visuel. Il raconte quelque chose.
Dans ce paysage vidé de ses couleurs, l’oiseau devient l’unique centre d’attention. Le regard ne peut plus fuir. Il est contraint de rencontrer l’animal. De le voir réellement.
Car le mot « faisan » est souvent remplacé par un autre mot : gibier.
Et c’est précisément là que commence le problème.
Ce que le mot « gibier » efface
Le langage possède un pouvoir immense. Il peut révéler. Il peut aussi dissimuler.
Lorsque nous parlons d’un faisan, nous évoquons un être vivant. Un animal doté de comportements, d’instincts, de peurs, d’une histoire biologique complexe et d’une place dans les écosystèmes.
Lorsque nous parlons de « gibier », nous ne décrivons plus un individu.
Nous désignons une cible.
Un objet cynégétique.
Une ressource.
Un quota.
Un résultat.
Le mot efface l’animal derrière sa fonction.
Il transforme une existence en activité de loisir.
Face à cette photographie, il devient difficile de maintenir cette distance. Car ce faisan n’est plus une abstraction. Il est là. Présent. Unique. Irréductible.
Magnifique et condamné
Ce qui rend cette rencontre particulièrement bouleversante est une réalité connue de nombreux naturalistes.
Ce faisan est probablement issu d’un élevage.
Né en captivité.
Élevé pour être relâché.
Relâché pour être chassé.
Chassé pour être tué.
Le cycle est parfaitement organisé.
La plupart des personnes qui croisent un faisan dans la campagne imaginent un oiseau sauvage vivant librement depuis toujours. Pourtant, des millions de faisans sont élevés chaque année afin d’alimenter certaines pratiques de chasse.
La liberté que l’on croit observer n’est souvent qu’une parenthèse.
Une illusion de quelques semaines.
Un sursis.
Cette réalité donne à l’image une profondeur tragique.
L’oiseau paraît libre.
Mais il ne l’a jamais vraiment été.
Ce faisan vaut plus vivant que mort
Face à lui, une évidence s’impose.
Sa valeur réside dans son existence même.
Dans son élégance.
Dans sa capacité à émerveiller.
Dans ce rouge flamboyant qui traverse le paysage comme une étincelle de vie.
Dans l’émotion qu’il provoque.
Dans la photographie qu’il inspire.
Dans le souvenir qu’il laisse.
Sa mort, elle, ne produit rien d’équivalent.
Une détonation dure une seconde.
Une photographie peut témoigner pendant des décennies.
Cette image existe aujourd’hui parce que l’oiseau était vivant.
Et c’est précisément cette vie qui lui donne toute sa valeur.
La chasse aux faisans d’élevage : une contradiction morale
La chasse est souvent défendue au nom de traditions, de régulations ou d’héritages culturels.
Ces débats existent et méritent d’être abordés avec nuance.
Mais lorsqu’un animal naît dans une installation destinée à produire des cibles vivantes avant d’être relâché puis abattu quelques jours ou quelques semaines plus tard, la situation change profondément.
Nous ne sommes plus dans la rencontre imprévisible avec un animal sauvage.
Nous sommes face à un système organisé.
Une chaîne de production.
Une planification de la mort.
Le terme peut déranger.
Pourtant il correspond à la réalité observée.
Cette photographie ne cherche pas à provoquer.
Elle cherche à montrer.
À rappeler que derrière chaque statistique existe un individu.
Un regard.
Une présence.
Une vie.
La dignité silencieuse du vivant
Ce qui frappe dans l’attitude du faisan n’est pas la peur.
Ce n’est pas la fuite.
C’est sa dignité.
Il avance lentement.
La tête haute.
Sans savoir ce que les hommes ont prévu pour lui.
Sans imaginer les catégories administratives, les calendriers cynégétiques ou les intérêts qui entourent son existence.
Il est simplement ce qu’il est.
Un être vivant.
Présent dans l’instant.
Cette forme de dignité instinctive possède quelque chose que bien des humains peinent parfois à conserver.
Une authenticité absolue.
Photographier, c’est aussi témoigner
La photographie animalière ne consiste pas uniquement à produire de belles images.
Elle peut également devenir un acte de témoignage.
Un moyen de documenter.
D’interroger.
De transmettre.
Lorsque j’ai déclenché l’obturateur, je savais déjà que cette rencontre me laisserait un sentiment contradictoire.
La joie d’avoir croisé un animal aussi splendide.
La tristesse de connaître le sort qui l’attend probablement.
Ces deux émotions cohabitent dans la photographie.
Elles ne s’opposent pas.
Elles se renforcent.
La beauté rend l’injustice plus visible.
Et l’injustice rend la beauté encore plus précieuse.
Garder ses couleurs dans un monde qui veut les éteindre
Au fond, cette image raconte peut-être quelque chose qui dépasse largement le destin d’un faisan.
Elle parle de tous ceux qui continuent d’exister pleinement dans des environnements qui les réduisent à une fonction.
De ceux qui refusent de devenir des chiffres.
Des catégories.
Des quotas.
Dans ce monde gris que j’ai volontairement créé autour de lui, l’oiseau conserve ses couleurs.
Il demeure lui-même.
Entièrement.
Magnifique et vulnérable.
Libre en apparence.
Condamné peut-être.
Mais vivant.
Et tant qu’il demeure vivant, aucune définition imposée par les hommes ne pourra effacer ce qu’il est réellement.
Cette photographie montre simultanément la beauté et l’injustice. Le vivant et sa fragilité. L’émerveillement et la conscience. Elle constitue pour moi un hommage à cet oiseau rencontré par hasard, mais aussi une invitation à regarder autrement ce que certains mots, certaines habitudes et certaines traditions nous empêchent parfois de voir.
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